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A propos de la tourbe

La tourbe est taxée de matière végétale « fossile », un qualificatif généralement bien compris lorsqu’on évoque l’énergie. En revanche, comment un végétal peut-il devenir fossile ? On parle d’un végétal fossile lorsqu’il est exploité bien plus intensément que ce qu’il n’est capable de régénérer.


Hier, les tourbières étaient majoritairement drainées pour obtenir plus de surface agricole, puis extraites pour obtenir des combustibles, la tourbe. Aujourd’hui, l’exploitation principale de la tourbe est liée à son utilisation comme substrat horticole, en mélange dans le terreau. L’extraction perturbe fortement cet éco-système par drainage et transformation. Il existe plusieurs types de tourbes : lorsqu’elle est issue des sphaignes, les végétaux de surface surplombant la tourbe, on parle de tourbe « blonde ». C’est la partie la plus jeune et capable de se renouveler après prélèvement, mais son processus d’extraction vulnérabilise fortement les tourbières. La tourbe dite « brune » et la tourbe dite « noire » sont composées des débris de végétaux plus en profondeur. Elles ne sont pas renouvelables car elles sont générées sur le temps long (entre 6000 et 12 000 ans) et sont le fruit de cette extraction dévastatrice. Ce sont des matières végétales fossiles, donc non renouvelables. Les terreaux vendus sur le marché sont, sauf exception, composés d’un fort pourcentage de tourbe, blonde, brune ou noire, à hauteur de 60 à 80% en moyenne.

Au-delà des enjeux de préservation des écosystèmes, c’est dans le cadre de la lutte contre le changement climatique que les tourbières ont un rôle crucial. Les tourbières captent le carbone, ce qui s’explique par l’empêchement de la dégradation des matières organiques majoritairement constituées de carbone, se stockant sous la forme de tourbe et ne rejetant donc rien à leur décomposition qui n’a pas lieu. Ce processus est le résultat des conditions chimiques et de saturation en eau importantes.

Les tourbières stockent le double de tout le carbone stocké par la biomasse forestière dans le monde, soit l’équivalent, en proportion, de 75% du carbone aujourd’hui présent dans l’atmosphère et 30% du carbone présent sur l’ensemble de la planète, toutes strates confondues ; alors qu’elles ne représentent que 3% des terres émergées. Elles sont donc essentielles et centrales. Or, leur exploitation a un impact fort sur leurs capacités d’absorption. En France, Hans Joosten estimait en 2009 que le stockage de carbone dû aux tourbières était passé de 150 Mt en 1990 à 137 Mt en 2008, et leur surface aurait même été divisée par deux entre 1945 et 1998. À l’échelle du monde, les tourbières stockent 1,4 Gt de carbone.


Ce sont des régulateurs essentiels du cycle global du carbone. Lorsqu’on perturbe son milieu, principalement par piétinement, drainage, par apports de nutriments ou pour en extraire la tourbe, on constate une perte de la biodiversité de la tourbière, un boisement qui accentue l’assèchement, l’arrêt de la production de végétaux accumulateurs de tourbe (la sphaigne) et une remise en circulation du carbone historiquement stocké dans la tourbe. En somme, les détruire a non seulement pour finalité d’empêcher d’accumuler du carbone présent dans l’atmosphère, mais aussi de dégager ce qui a déjà été emmagasiné au fil des millénaires. Les tourbières sont extrêmement vulnérables aux perturbations directes (drainage, apports en nutriments, extraction) et indirectes (changement climatique), et sont par conséquent gravement en danger et à préserver.


Sources :

Fatima Laggoun-Défarge, Francis Muller. Les tourbières et leur rôle de stockage de carbone face aux changements climatiques. Zones Humides Info, 2008, pp.22-24. ffinsu-00321655f

Benoît d’Angelo. Variabialité spatio-temporelle des émissions de GES dans une tourbière à Sphaignes : effets sur le bilan carbone. Sciences de la Terre. Université d’Orléans, 2015. Français. ffNNT : 2015ORLE2058ff. fftel-01304452f

Picard, Nathalie. « Dans le Cher, la tourbière de la Guette laisse s’échapper du carbone accumulé depuis des milliers d’années », Le Monde, publié le 13 avril 2021.